Portrait de Maison

Fleury : le premier domaine en biodynamie de Champagne

En 1989, quand la biodynamie passait encore pour une excentricité en Bourgogne et n'existait pas ici, un vigneron de l'extrême sud de l'appellation a converti ses vignes. Quatre générations de la même famille avaient déjà pris l'habitude de faire le geste hors mode au pire moment.

Où Courteron, Aube — la Côte des Bar Vignoble 15 hectares, en biodynamie depuis 1989 Sur le domaine depuis 1895

L'art d'être naturel.

Courteron occupe la bordure sud de la Champagne, dans la Côte des Bar, sur des coteaux argilo-calcaires formés au kimméridgien et entaillés par les premiers affluents de la Seine — le fleuve prend sa source à environ soixante-dix kilomètres en amont du village. Géologiquement, on est en pays de Chablis et non en pays de Marne, et la nuance pèse plus que la carte ne le laisse croire. Il n'y a pas ici de craie au sens où Reims l'entend. Les vins sont plus ronds, le pinot noir plus mûr, et pendant l'essentiel du XXe siècle le nord a traité la région en parente pauvre. Notre portrait de Drappier, à quarante minutes de là, à Urville, raconte l'autre moitié de cette querelle.

La famille Fleury est ancrée ici depuis 1895. Mais ce qui mérite une page, ce n'est pas la longévité — bien des familles cultivent le même coteau depuis plus longtemps. C'est que quatre générations d'affilée ont chacune pris un pari visible au moment précis où la sagesse commandait de ne pas bouger.

Émile, après le phylloxéra. Diplômé maître-greffeur en 1894, au moment où le puceron ravageait le vignoble français et où le greffage sur porte-greffe américain était la seule réponse connue. Il fut le premier de la région à planter des pinots noirs greffés. C'est aujourd'hui une décision technique ; c'était alors le pari que le vignoble avait encore un avenir.

Robert, en 1929. La crise économique ruinait les petits vignerons, dépendants de maisons qui du jour au lendemain ne pouvaient plus payer leurs raisins. La réponse de Robert Fleury fut de garder la récolte et d'en faire son propre champagne — devenant l'un des premiers récoltants-manipulants de la Champagne méridionale. Toute la catégorie du champagne de vigneron, aujourd'hui affaire de goût et d'idéologie, a commencé pour lui comme un moyen de ne pas perdre une année de travail. L'histoire longue de cette séparation d'avec les maisons est racontée à part.

Jean-Pierre, en 1989. Il reprend en 1970 et convertit vingt ans plus tard une partie du vignoble à la biodynamie, achevant la totalité en 1992 — le premier en Champagne. Il est difficile de surestimer l'isolement de ce geste. La biodynamie, formulée par Rudolf Steiner en 1924, restait marginale jusque chez les convaincus de Bourgogne, et la Champagne était le terrain le moins accueillant qui soit : une région organisée autour de l'assemblage de raisins venus de centaines de vignerons, où la parcelle individuelle était précisément ce que le système servait à effacer.

Le quatrième pari est en cours. Benoît Fleury est né en 1989, l'année même de la conversion — coïncidence dont la famille s'amuse. Lycée viticole de Beaune, BTS viti-œno à Montpellier, licence viti-environnement à Reims, des vendanges en Bourgogne, dans le Languedoc et jusqu'en Ontario ; il revient conduire le vignoble à partir de la vendange 2010. Il plante des cépages rares — le pinot gris parmi eux — et tient l'agroforesterie viticole pour la prochaine chose à tenter.

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Sonate Sans soufre ajouté

Créée en 2012 à partir de la vendange 2009, première mise du domaine sans soufre. Le retirer, c'est se priver de l'assurance habituelle contre l'oxydation et les déviations bactériennes : moins un geste de style qu'une déclaration sur la confiance qu'on accorde au raisin.

Notes Blanches Pinot blanc

Une cuvée mono-cépage en pinot blanc vrai, à l'initiative de Morgane. Le pinot blanc est l'un des cépages autorisés oubliés de l'appellation, planté presque nulle part et embouteillé seul presque jamais — ce qui est tout l'intérêt du vin.

Boléro Pinot noir, millésimé

Pur pinot noir, millésime 2004. Dans la Côte des Bar, c'est le cépage qui parle dans son propre registre au lieu d'être la moitié structurante d'un assemblage — de la chair et du fruit rouge là où la Marne donnerait de la tension.

Quinze hectares, c'est petit pour un nom aussi cité, et le domaine dit explicitement traiter le vignoble comme un organisme unique — un biotope, et non un substrat qui tient les ceps debout. Quoi qu'on pense des préparations et des calendriers lunaires, la conséquence pratique est une ferme conduite avec un niveau d'attention que l'échelle rend d'ordinaire impossible.

La succession est inhabituelle par sa forme autant que par sa santé : trois des enfants de Jean-Pierre sont en place, se partageant la vigne, la cave et la présentation des vins. La famille appelle cet arrangement la galaxie Fleury. Le nom est un peu rêveur pour une chose assez terre à terre — un petit domaine resté indépendant à travers quatre générations passées à faire l'inverse de ce que le marché conseillait.

Fleury est-il vraiment le premier domaine en biodynamie de Champagne ?

Oui. Jean-Pierre Fleury a converti une partie du vignoble en biodynamie en 1989, puis la totalité en 1992, ce qui selon le domaine en fait le premier de Champagne. À cette date la pratique restait marginale même en Bourgogne, et quasi inconnue dans une région bâtie sur l'assemblage de raisins venus de centaines de vignerons.

Où se trouve le champagne Fleury ?

À Courteron, dans la Côte des Bar, à l'extrémité sud de l'appellation. Les coteaux sont argilo-calcaires, formés au kimméridgien par les premiers affluents de la Seine, qui prend sa source à environ soixante-dix kilomètres en amont. Géologiquement, on est dans le monde de Chablis plutôt que dans la craie de la Marne.

Qu'est-ce qu'un récoltant-manipulant, et pourquoi cela compte ici ?

Un vigneron qui élabore et vend son champagne à partir de sa propre récolte plutôt que de vendre ses raisins à une maison. Robert Fleury devint l'un des premiers de la Champagne méridionale en 1929, quand la crise économique ruinait les petits vignerons et que mettre sa récolte en bouteille était le moyen de la sauver. La catégorie qui définit aujourd'hui le champagne de vigneron est née comme une mesure de survie.

Quelle est la taille du vignoble Fleury ?

Quinze hectares, conduits comme un organisme vivant et non comme une somme de parcelles. Le domaine considère le sol cultivé comme un milieu de vie et non comme un simple substrat : c'est le contenu pratique de la biodynamie telle qu'il la décrit.

Qu'est-ce que la cuvée Sonate ?

Le premier champagne du domaine mis en bouteille sans soufre, créé en 2012 à partir de la vendange 2009. Travailler sans soufre ajouté supprime le filet de sécurité habituel : c'est autant une affirmation technique qu'un choix de style.

Qui dirige Fleury aujourd'hui ?

Trois des enfants de Jean-Pierre. Morgane porte la mise en lumière des vins et l'image du domaine, et a lancé la cuvée Notes Blanches en pinot blanc vrai. Benoît, né en 1989 — l'année même où la biodynamie entre au domaine — s'est formé à Beaune, Montpellier et Reims, et conduit le vignoble depuis la vendange 2010.

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